II-Les désillusions de l'asile en s'appuyant sur les critiques de Goffmann et "Vol au dessus d'un nid de coucou".
La capacité d'accueil des hôpitaux spécialisés est très rapidement dépassée.
Par exemple, en 1860, la Salpêtrière est une ville de 1400 fous alors qu'en 1838 ils n'étaient que 800.
On peut donc conclure qu'il y a un sureffectif du nombre d'internés. Pourtant la population se plaint encore du trop grand nombre d'aliénés dans les villes.
Du fait qu'il y ait trop de malades, la relation médicale a été réduite à seulement quelques minutes par jour et impose des religieuses moralisatrices, remplacent les soignantes par des gardes et des filles de salle sans aucune formation. Il y a donc dans les asiles, une perte des savoirs et la répartition des pouvoirs entraînant des dérapages et excès auxquels les inspecteurs ne prêtent aucune intention. Tous ces dérapages, font qu'une légende noire des hôpitaux est bâtie à partir de 1868.
a) Une totale déshumanisation
C'est donc en 1860, qu'éclatent les premiers scandales dénonçant le pouvoir arbitraire des internements, ainsi que la barbarie des traitements. En effet le pouvoir des aliénistes est dit d'autocratie, c'est-à-dire un pouvoir absolu envers les aliénés, et l'internement est dit d'incarcération.
Les malades, toutes pathologies confondues sont regroupés ensemble, ce qui leur empêche d'avoir un traitement efficace.
Dès leur arrivée à l'asile, ils sont déshumanisés. Ils reçoivent un matricule, sont vêtus d'un uniforme: ils perdent ainsi leur identité. Ils ne pourront avoir de contact avec leur famille et amis, et perdent, ainsi leur liberté et leur personnalité, comme le précise Goffman* dans son œuvre: Asile. En effet, ils doivent se plier aux règles qu'imposent l'asile. Comme on le voit dans «vol au dessus d'un nid de coucou», Jack Nicholson, l'un des reclus, n'a pas le droit de regarder le base-ball, un sport qu'il aime et qui fait partie intégrante de sa culture, qu'il devra alors abandonner. L'aliéné, que Goffman nomme reclu, se verra privé de tout ce qui fait de lui un être social.
Ces «instituts totalitaires» tels que les désignent Goffman, se servent de cela, afin de mettre en place un système de privilèges. Ce système consiste à donner des privilèges moindres aux aliénés lorsqu'ils obéissent convenablement aux aliénistes, ce qui les mènent à la soumission.
En voici deux exemples:
Liens : scène du base-ball
Ils doivent être constamment calmes, se taire et surtout obéir. Ainsi, ils abandonnent leur identité, et leurs traits de caractères. C'est ce que Goffman, appellera : technique de mortification*.
Afin de vous démontrer cette déshumanisation nous avons choisi l'affaire d'Hersilie ROUY, dont voici le portrait:
Source: périodique Histoire, numéro 51, page 75.
Le 8 Septembre 1854 trois hommes font irruption chez elle et l'emmènent à l'asile dit «modèle» de Charenton, suite à la pratique du spiritisme, pourtant en vogue à cette période, autrement dit sans aucune cause valable.
Elle sera transférée à la Salpêtrière où elle sera enregistrée sous le nom de Joséphine Chevalier. Suite à cette malveillance administrative, Hersilie se manifeste, alors que les médecins, eux, pensant n'avoir fait aucune erreur, pense que cela est dû à un déni d'identité, la classent dans la catégorie des monomaniaques*. Cette pianiste de 40 ans sera victime de la logique asilaire, où son manque d'obéissance est considéré comme un symptôme et subira une succession de traitements, afin de lui imposer la raison.
Ainsi cette «folle lucide» sera internée durant quatorze ans. Au cours de son internement elle multipliera les revendications, ainsi que les courriers faisant même appel à l'Impératrice Eugénie. De là, naîtra le mouvement antiasilaire*. C'est en 1868, que Hersilie retrouve la liberté et exige sa réhabilitation et des dédommagements de l'État. Elle refuse d'être une ancienne aliénée. L'affaire publique ROUY deviendra politique, et on accusera les asiles d'être de nouvelles prisons (Bastille).
En effet, le parcours des aliénés est d'être arrêté, menotté, séquestré, isolé, privé de liberté, évadé, libéré à la société. Ainsi ce vocabulaire nous ramène bien aux termes de la prison. Hersilie réclame donc une réforme de loi de 1838.
De plus, l'internement en 1881 d'André GILL, à Charenton, suscitera de nombreux commentaires dans la Presse, nous permet, aujourd'hui, de mieux comprendre comment la société percevait les fous à cette époque. En effet, ils ressentaient de la crainte et du mépris envers ces fous qu'ils considéraient comme socialement morts.
Caricature d'Aristide Delannoy, apparu le 23 juillet 1904 dans l'hebdomadaire satirique: «l'assiette au beurre».
Source: périodique Histoire, numéro 51, page 74.
Face à cette déshumanisation, les exclus cherchent des stratégies d'adaptation. Par exemple, ils peuvent opter pour le repliement sur eux-mêmes, ou l'intransigeance vis à vis de l'institution. De plus, leurs stratégies peuvent changer selon la situation dans laquelle ils se trouvent.
Face aux personnels, ils peuvent se plier à leurs règles lorsqu'ils sont seuls, ou bien avoir une attitude défiante, en présence de co-reclus.
On peut prendre l'exemple de l'indien dans «Vol au dessus d'un nid de coucou», qui se fait passer pour un sourd et muet. C'est une autre stratégie qui est pour lui un moyen échappatoire.
b) Les moyens chocs de curabilités*
A peine l'idée de l'asile se met-elle en place, que déjà elle est pervertie par notamment l'instauration de thérapies asilaires violentes.
Image d'hydrothérapie. Source: périodique Histoire, numéro 51, page71
La réclusion suivra le même traitement. Les fous sont attachés pieds et mains liés, ou à l'extrême, portaient la camisole alors qu'ils étaient envoyés en cellule.
Image d'un port de la camisole. Source: périodique Histoire, numéro 51, page 76
Il y avait aussi, la lobotomie, qui était une opération chirurgicale du cerveau consistant à faire une section au lobe cérébral. Cela pouvait entraîner un changement radical de personnalité et laissait l'aliéné à l'état de «légume». Un autre moyen de curabilité étaient les électrochocs. C'est une méthode de traitement autrefois utilisée en psychiatrie qui consistait à faire passer de l'électricité dans le cerveau afin de calmer les aliénés, en cas de crise, comme on peut le voir dans le film « vol au dessus d'un nid de coucou ». Les médecins pratiquent cette méthode sur Jack Nicholson, suite à sa volonté de défendre l'un de ses camarades, et de s'être battu avec un surveillant se nommant Nelson.
Image de Jack Nicholson, subissant une lobotomie, extrait du film «vol au dessus d'un nid de coucou».
A l'inverse, au début de l’invention de la photographie, c'est à dire au début du XIXème siècle, des photographies d’aliénés sont produites. A la Salpêtrière, en 1876 apparut un service photographique qui contribuera, pour les médecins à un moyen d'établir un diagnostique des maladies mentales sur des signes physiques, les malades étant pris en pleine crise.
On peut conclure que malgré les hauts murs des asiles et les pratiques qui se voulaient secrètes, l'asile ne parvient pas à cacher ces désillusions. Dès les années 1850, le doute s'installe sur la qualité des thérapies utilisées, tel que l'usage de la camisole, la réclusion et l'hydrothérapie. En effet, cela annonce bel et bien la fin de l’époque glorieuse de l’asile.
Cependant, malgré des mouvements anti-asilaires et de nombreux projets de réforme, la loi de 1838 reste inchangée.